Etre mère... et tout le reste !

S’autoriser

‘Ne t’interdis rien pour vivre ce deuil’.

Ce conseil (avisé) m’a été donné (au milieu d’autres conseils avisés) par Amandine, une consœur doula avec qui jusqu’ici je n’avais jamais particulièrement échangé et qui a été confrontée à la même épreuve de vie que la mienne. Je la remercie profondément.

Probablement que sans elle, je n’aurai pas fait comme tout le monde, mais pas tout à fait comme moi non plus.

Son conseil m’habite encore au quotidien, car un deuil c’est un peu tous les jours.

Alors j’ai mis de la musique à la morgue et soudain on pouvait vraiment sentir qu’il était là.

Alors j’ai porté du turquoise et une fleur dans les cheveux à ses funérailles.

Alors j’ai chanté avant de fermer le cercueil même si je pleurais.

Alors j’ai parlé au micro à l’église mais je n’ai pas pleuré.

Alors on a déposé des photos dans son cercueil et des fleurs multicolores dans son caveau, en musique.

Alors on a partagé de la bière de son frigo et du pâté en croûte avec ceux qui comprenaient la portée de ce pot clandestin.

Alors j’ai porté plainte et j’ai fait de la place pour la colère à côté du chagrin et des regrets.

Alors j’ai fait faire des cartes de remerciement à l’aquarelle colorée.

Alors j’ai arrosé ses plantes, caressé ses chemises, respiré ses flacons de parfum bien plus que je n’ai été sur sa tombe.

Alors on a inauguré sa nouvelle piscine en famille et mis des fleurs sur la table pour que la vie soit un peu moins insensée.

Alors je porte son pendentif, sa montre et parfois ses chemises comme si c’était les miens.

Alors j’ai fait une cueillette dans son jardin pour lui offrir en cadeau.

Alors j’ai fait visiter moi-même sa maison jusqu’à trouver la personne qui l’apprécierait presque autant que lui.

Alors j’ai décidé de croire aux signes et aux messages portés par ceux que la vie a mis sur mon chemin.

Alors j’ai chassé la mélancolie et la solitude à grands renforts de sauge consumée dans sa maison.

Alors j’ai trié chaque pièce, chaque meuble, chaque buffet, chaque placard chaque étagère, chaque carton, chaque outils, chaque visserie, en conscience pour donner à chaque objet une nouvelle vie bien méritée auprès de personnes qui l’ont connu/apprécié/aimé. J’ai vidé sa maison de son contenu mais j’y ai fait revenir toutes les personnes importantes pour la remplir de vie.

Alors j’ai vidé mes tripes sur le papier chaque fois que j’avais assez de courage pour m’écrire.

J’ai fait tout ce qui me semblait juste, au regard de qui il est, de qui je suis.

Ça n’enlève pas le chagrin, mais ça lui donne un certain sens.

Combien comme mon père sont morts, symboliquement ou littéralement, de ne pas vivre leur vie ?

S’autoriser, ça ressemblait à une leçon qui commence à rentrer.

Y a-t-il une expérience plus codifiée, figée dans le marbre, que la mort, ou plutôt ce qui vient après pour ceux qui restent ?

Peu de choses trouvaient en moi résonance dans les rituels traditionnels qui entourent la mort, si ce n’est le carillon des cloches que mon père adorait.

Quand je suis entrée dans la chambre mortuaire, j’étais figée d’effroi et d’absurdité : de voir mon père mort, bien-sûr. Mais aussi dans cette position parfaitement pas naturelle, avec ces tentures sinistres derrière lui et la flamme faussement vascillante de deux bougies à piles de part et d’autre de son visage. Est-ce que notre chagrin est si fragile qu’on pense devoir en rajouter sur le décor ?

Une fois que j’ai dépassé cela, que j’ai amené de la musique, des fleurs, des photos, on s’est assis autour de lui et on a parlé de lui et on a même ri. Avec lui, finalement. Rire au milieu des larmes, c’était la seule façon décente de veiller mon père même si ce n’était pas bienséant.

On a tout à faire pour se réapproprier ce moment de passage si transformant qu’est la mort.

Et sur ce chemin j’ai finalement trouvé beaucoup de personnes pour qui s’autoriser faisait sens. Sortir de « ce qui se fait » pour se demander ce que l’on veut faire, ce qui correspondrait à l’esprit de la personne que l’on honore, ce qu’on a BESOIN de faire aussi.

Merci Amandine ❤

7 réflexions au sujet de « S’autoriser »

  1. Chère toi, Toutes mes condoléances. Merci de nous offrir encore un exemple de ta vulnérabilité qui se transforme en une belle force. Merci. Oui savoir prendre sa place, être soi. La mort c’est tragique mais on peut y mêler de la couleur, de la musique, du mouvement … Car la vie et la mort est une danse où elles se côtoient.

    Juliette

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  2. Bonjour,
    On ne se connait pas, je suis de loin en loin votre blog depuis quelques années je crois.
    Et ce texte que j’ai lu hier soir et relu ce matin m’a bouleversée. Ça me donne à voir une façon tellement différente de vivre un deuil que ce que moi j’ai vécu…
    J’ai tant bloqué les émotions et fait comme si de rien n’était que je me sens coincée la dedans.
    Merci de partager votre expérience, pas un exemple, pas un modèle, juste une perspective très personnelle sur la vie et la mort. Et du courage.
    Le courage de regarder les choses en face.
    Je ne sais pas quoi dire de plus, sinon que vos mots sont très importants pour moi.

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  3. Encore une fois, je suis admirative de ton parcours, de ce que tu es, de ce que tu apportes à ton entourage, proche et moins proche, de ce respect pour les autres, de ta tendre douceur mêlée à une grande force. Merci à toi.

    Je t’ai écrit une carte il y a quelques temps, que je n’ai pu t’envoyer faute d’adresse. Je l’ai gardée et je t’en partage ici les quelques phrases si tu le permets. ‘Je garderai un très joli souvenir de ton père… gentil, humain, souriant, blagueur… je n’oublierai pas non plus cette fierté dans son regard lorsqu’il parlait de ses enfants !
    Je me souviens encore du premier jour où j’ai fait sa connaissance. J’étais en train de verser quelques larmes d’émotion et ton père m’a de suite comprise et à trouver des jolis mots alors que nous ne connaissions pas encore. C’était une très belle personne. Je ne l’oublierai jamais. Mes pensées vont vers toi, vers ton frère, vers ta famille. Je t’embrasse.’

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  4. Quelle émotion dans ce texte, on sent tout l’amour pour ton papa, et de ton papa aussi… de mon côté je n’ai jamais eu le sentiment de « devoir » faire mon deuil d’une certaine façon, c’est-à-dire rigide ou convenue. Peut-être parce que les enterrements à la bretonne contiennent forcément de la musique, de la danse et des plats que chacun apporte ? C’est possible, en tout cas je suis contente de lire que tu as effectivement pu trouver des rituels et des façons de faire qui te conviennent, et surtout (c’est le plus important je pense !) qui correspondent à la belle personne qu’est ton papa. Je ne sais pas si, aujourd’hui, les enterrements « classiques » sont les plus courants, tout le monde en noir et cérémonie expédiée… en tout cas ce n’est pas la norme pour tout le monde, et c’est tant mieux. Pensées qui voltigent, pour toi, tes filles, ton père… ❤

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  5. Tes mots sont un très bel hommage à ton papa et à votre relation. J’espère que malgré le deuil, tu vas aussi bien que possible. Ces deux dernières années ne t’ont pas épargnées et j’espère surtout qu’elles ne t’ont pas trop abîmée.
    Je te lis depuis 2015 et j’espère pouvoir te lire encore à l’avenir.

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  6. Je reviens sur votre blog, préparant une présentation pour des jeunes parents et souhaitant vous citer. Votre travail est une référence pour moi. Je découvre cette triste nouvelle pour vous. Toutes mes condoléances. Et oui, vivons nos deuils comme nous en avons besoin, à l’abri des jugements.

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