VDM (Vie de Mum)

Quand j’ai envie de mettre mes enfants dans une bulle

Elle est sur l’estrade, ma grande Carrousel.

Elle a ses cheveux blonds tressés avec soin (« comme Elsa maman stp » -_-) et sa jolie robe longue en jean brodée toute neuve. Elle s’est préparée avec une joie évidente, demandant à son pere de fermer les yeux jusqu’à ce que sa coiffure soit terminée et ses nus pieds attachés, pour lui faire la surprise de sa beauté comme un cadeau. Je lui ai dis qu’elle était magnifique et j’ai ajouté qu’elle était superbe aussi en pyjama et les cheveux « en bourrique » (son expression pour « ébourriffés ») mais je ne suis pas sure que le message soit passé en entier.

Elle est maintenant sur l’estrade, entourée d’enfants qu’on dirait nés là, tant elle est un peu gauche et intimidée à côté d’eux. Deux jeunes femmes montrent les chorégraphies ; les musiques et les pas s’enchaînent, un peu trop vite pour les enfants mais ils semblent avoir leurs marques dans cette cacophonie gestuelle. Le regard de ma Carrousel s’aggripe au mien, perdu. J’affiche mon plus beau sourire, je la porte de mon regard confiant mais je la sens submergée. L’animateur me fait signe, je me rapproche de l’estrade, je grimpe, je suis la seule maman sur un coin de scène à esquisser les pas mais je ne vois que ma fille. Ma Carrousel imite mes gestes, la voilà lancée par ce petit coup de pouce dans son dos comme celui que je lui donne pour démarrer sur la balançoire. Son regard me lâche doucement et se porte sur l’animatrice, sur les autres enfants et revient sur moi de temps en temps. Elle pirouette, la chanson est finie, elle a le sourire aux lèvres alors je m’eclipse et me poste juste un peu plus loin, en bas de l’estrade, les deux pouces levés. Nouvelle chanson, la voilà embarquée, celle là elle la connait ! « Maman tu peux aller t’assoir c’est bon maintenant! » me crie-t-elle très fière à la fin de la chanson, et encore une fois je me demande comment j’ai pu faire naître cette petite fille si spéciale. Je m’empresse d’aller m’assoir plus loin sur le premier siège libre du gradin, coincée entre un papa solo qui surveille son fils de 15 mois et un couple de retraités qui regarde les enfants sans en connaître un seul, juste pour le plaisir de se sentir jeunes. Je la vois s’appliquer ma Carrousel, se concentrer les yeux un peu plissés, ses petits bras toujours à contretemps ou presque et je peux sentir les rouages de son cerveau surchauffé essayer de décrypter la logique inexistante de cette chorégraphie bien trop rapide sur une chanson dont elle ne comprend rien aux paroles en allemand. Et tandis qu’elle réfléchit et s’applique, la musique défile et autour d’elle les enfants crient et gesticulent sans autre soucis que celui de s’amuser. « Elle veut tellement bien faire! » me dit Papa Ours et ça me brise le coeur. Elle me ressemble tellement parfois et je voudrais tellement que ce ne soit pas le cas.

Ce vendredi soir de vacances à la mini disco de l’hôtel Tunisien, je suis submergée par l’un de ces moments d’émotions qui ne fait mal qu’à moi et où les autres ne voient pas le mal. Je me souviens encore comme si c’était hier de mon coeur pris en étau quand j’apprenais que des enfants s’étaient moqués de mon petit frère. La vulnérabilité de ceux que j’aime m’est insupportable. La vulnérabilité de mon enfant m’est intolérable. Soudain je voudrais la mettre dans une bulle, la protéger de toutes les déceptions et lui épargner toutes les difficultés, enlever les cailloux de tous les chemins pour que jamais un seul ne se glisse dans sa chaussure, éclairer et baliser toutes les routes qu’elle empruntera, ensorceler tous ceux qui lui adresseront la parole pour qu’aucun ne la blesse, balayer tous les obstacles, arracher les ronces, balayer les saletés autour d’elle, et la laisser belle, heureuse et innocente dans un monde de paix et d’amour infinis.

Oh ma tête sait qu’on grandit et qu’on apprend de chaque obstacle, grand ou petit, et que ma fille a pleins d’outils pour affronter toute la panoplie d’expériences bonnes et moins bonnes que la vie lui réserve.

Mais mon coeur ! Mon coeur ne raisonne pas, mon coeur aime à en mourrir et mon coeur se serre sans y être invité parfois, comme ce soir la, alors que personne ne lui a rien demandé, pas même ma Carrousel sur son estrade qui danse à sa façon et peut être s’amuse ou s’épuise à s’appliquer.

Me voilà banalement mère poule, bêtement mère surprotectrice, ce rôle que je refuse habituellement, moi qui encourage toutes les expériences périlleuses à faire pousser des cris d’effroi à Mamie Poule. Sauf que là il ne s’agit pas d’expériences physiques mais emotionelles et que ca me renvoit à l’intérieur de moi même.

Ils sont tellement rassurants et réconfortants, nos enfants, quand ils réussissent. Quand ils gagnent, quand ils rient, quand ils sont comme des poissons dans l’eau, quand ils nous lâchent la main avec confiance, quand ils sont invités à des goûters d’anniversaire, quand ils se fondent avec aisance dans un groupe.

Et comme l’angoisse peut nous saisir quand ils doutent, quand ils tombent, quand ils ne reussissent pas encore, quand ils sont perdus, quand ils ont peur, quand ils sont à l’écart, quand ils galèrent, quand ils détonnent, quand ils ne sont pas comme tout le monde.

Est ce que j’ai vraiment fait tout ce que je pouvais pour que son potentiel s’epanouisse, que la jolie graine qu’elle est germe et fleurisse, pour qu’elle soit heureuse et épanouie dans la vie ? Pour qu’elle se sente à sa place?

La question que je me poserai certainement à chaque petit cailloux dans sa chaussure.

Au pied de l’estrade, ma petite Fusée fait des allers et retours entre Papa Ours et moi, sautillant en rythme et en cadence, s’arrêtant régulièrement pour adresser des coucous à craquer à l’assemblée conquise par sa petite main potelée, son sourire généreux et son appétit d’explorer. Mon coeur fondu sourit.

Ma Carrousel est fatiguée. Elle descend de l’estrade, je la serre dans mes bras en la félicitant pour sa belle performance et son application. Elle reste silencieuse, dans ses pensées. Ma Fusée danse et virevolte au pied des enfants, se faufile entre eux, escalade l’enceinte de la sono. Ma Carrousel veut la protéger, lui tenir la main, elle se précipite, ma Fusée se libère en grognant et en agitant ses poings.

Mes deux filles si différentes.

Par essence ou parce que je ne suis pas la même mère?

Est ce que ma Fusée accepte joyeusement le jet de la douche dans les yeux quand on lui lave les cheveux alors qu’il faut encore un rituel de préparation à la Carrousel, parce qu’elle est née avec l’amour de l’eau? Ou est ce que c’est parce que je nous ai fait plus confiance et que j’ai pris moins de précaution? Est ce que j’ai pris moins de précaution parce que j’ai senti qu’elle n’en avait pas besoin?

Ce soir là, en vacances, je me dis que je pourrais faire mieux, que j’aurai pu faire mieux là, et là, et quand elle avait 6 mois, et quand je lui dis que….

Et je me dis aussi que quoi que je fasse, une part m’échappe.

Mes filles sont venues au monde avec leur singularité, leurs dons et leurs fragilités que je ne peux que cultiver.

Je suis tutrice, je suis soigneuse, je suis cultivatrice.

Mais une part m’échappe et mes filles ne sont pas à moi.

Et parfois ça fait peur.

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14 réflexions au sujet de « Quand j’ai envie de mettre mes enfants dans une bulle »

  1. Hier soir, je suis venue, voir, avec un besoin de trouver un témoignage qui ressemble au mien, perdue, seule, ces derniers temps, à plusieurs occasions, dans ma vie de maman. Bingo, vous êtes là, pile à propos de mon désarroi du moment. Je ne peux pas tout contrôler, la protéger. Et je ne suis pas responsable de tout. Juste de mes propres réactions. Et déjà, c’est beaucoup… Merci pour votre éclairage.

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  2. Encore une fois un texte si juste et si parlant… Encore une fois je verse une larme en parcourant vos mots qui font écho aux sentiments que je ressens! Merci!

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  3. Chère Happynaiss,
    Plusieurs fois déjà j’ai eu envie de vous répondre, sur d’autres articles, et puis je ne l’ai pas fait, pour plein de raisons, bonnes ou mauvaises. Là, j’aimerais vous prendre dans les bras, et vous rassurer: elles sont formidables, vos filles (ça, vous le savez), et elles sont fortes (en êtes-vous convaincue, vraiment, vraiment?). Elles sauront faire leur chemin à elles dans la vie, avec ce qu’elles ont reçu, de la nature elle-même, et de vous, de leur père, de leurs grands-parents, de leur soeur, de leurs ami(e)s, de leurs professeur(e)s, de tout leur environnement. Elles auront des moments difficiles, elles auront mal, elles auront aussi des moments inoubliables de grâce et de joie partagée, elles auront…la vie. Quel ennui ce serait, une vie toujours égale, sans relief, sans haut ni bas. Parce que vivre ses émotions, cela implique d’accepter aussi bien les émotions heureuses, et les émotions difficiles, on ne peut pas choisir. Par contre, on peut apprendre à « passer à travers » les moments difficiles, sans bloquer ses émotions, mais aussi sans en être durablement abîmé. Souvent, quand mes enfants étaient encore chez nous (il y a quelques dizaines d’années), je proclamais pour rire, mais pas seulement: »avec les parents que j’ai eus, je m’en suis plutôt bien sortie. Alors, comme je me débrouille -forcément- bien mieux que mes parents, mes enfants s’en sortiront merveilleusement! »
    J’ai aussi envie de vous rappeler ceci: le sentiment de culpabilité est terriblement consommateur d’énergie. Chaque fois que vous vous demandez si vous avez fait « ce qu’il fallait » à 6 mois, à 1 an, vous épuisez un peu de votre énergie, sans bénéfice pour vos filles, ni pour votre entourage (Papa Ours…): ils sont passés, ces moments pour lesquels vous doutez, vous ne pouvez plus rien y changer, vos filles les ont vécus, ces moments-là. Bien « gérés » par vous, ou pas, cela fait partie de leur vie, définitivement, c’est à elles, c’est digéré, vécu, métabolisé. Votre énergie n’est pas inépuisable, vos filles vous en demandent tellement, gardez-la pour vivre le présent avec elles et avec votre famille, ne l’usez pas en questionnements sur votre action dans le passé, sauf peut-être si vos filles vous en parlent, un jour.
    Pardon pour ce ton autoritaire que j’ai pris dans ces dernières lignes, mais cette énergie mentale et physique à préserver, je suis convaincue que c’est vraiment important: accompagner ses enfants dans leur développement, c’est une oeuvre de longue haleine, c’est si long.
    Je me permets encore de vous suggérer un texte que j’aime énormément: le chapitre « Les Enfants » dans le recueil « Le prophète » de Khalil Gibran. Malgré le titre, ce n’est pas un texte religieux, mais plutôt philosophique.

    Aimé par 1 personne

    1. Je n’ai jamais commenté les articles de Maman Poule et pourtant ils font souvent voire toujours écho aux sentiments, aux doutes que j’éprouve. Mais il me fallait vous dire un grand MERCI pour ces conseils prodigués.

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  4. Hello

    Comme disait Aristote : « LÀ OÙ VOS TALENTS ET LES BESOINS DU MONDE SE RENCONTRENT, LÀ SE TROUVE VOTRE VOCATION »

    Tous les enfants du monde ont des talents, leurs talents propres. Et comme le mineur avec la pépite d’or, c’est à nous de les aider à faire sortir la pierre précieuse qui est en eux. Je suis certain que tu sauras faire émerger, avec ton mari, (je devrais plutôt dire aider à faire émerger !) le diamant au coeur de tes filles !

    Amitiés

    Arnaud

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  5. Où s’arrête la protection et où commence l’accompagnement? Etre là à côté mais pas à la place. Positionnement si délicat parfois et qui nous renvoie comme tu le dis si bien à nos propres peurs d’enfants. Quand je doute, je me répète que pour grandir il faut traverser les étapes et pas seulement les franchir ; les traverser et donc en vivre toutes les émotions positives et négatives là où les franchir uniquement (surtout avec l’aide de maman) tiendrait trop à distance ces émotions et en ôterait leur part expérientielle. Une bien jolie théorie qui ne m’empêche pas d’avoir les larmes aux yeux quand mon aînée traverse des petites peines d’amitié…

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  6. Merci pour ce merveilleux partage .. j ai le cœur  « comme le vôtre « ….mais moi je suis une Grand -maman.. Les expériences de la vie m ont rendue  terriblement plus « poule « que pour mes enfants et c est vraiment dur dur  Et oui ça fait peur ! Le grand petit-fils a 19 ans je ne sais plus faire grand chose il a sa vie déjà mais comme je voudrais protéger ma petite de 6 ans qui est « spéciale «  elle aussi et avec qui je fais comme vous Je rêve de la protéger de tout mais cette fois ci je sais que ce n est vraiment pas possible et puis c est pas moi sa maman  Ma fille lui donne tous les outils mais .. j ai tellement peur en mon fort intérieur .. même si je ne le dis pas  Merci pour vos superbes photos j adore vos partages  Vous êtes une super maman géniale 🌈👍😊Marie 

    Envoyé depuis Yahoo Mail pour iPhone

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  7. Tellement touchant et tellement ce que je ressens en voyant grandire mon fils. Merci pour ces textes et réflexions qui me font me sentir moins seule face à tout ça.

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  8. On voudrait protéger nos petits loups !! J’aime tellement mon petit garçon que pareil je voudrais le protéger pour toujours voir son sourire, quelques pleurs et c’est mon cœur de mum chaviré qui fait tout pour le consoler.

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  9. Merci beaucoup pour ces mots, si bien tournés comme d’habitude, et qui me réconfortent beaucoup. Mon fils grandit, l’année prochaine c’est l’école, il va sortir de cette petite bulle protectrice dans laquelle il évolue aujourd’hui, et j’ai peur. Et mon mari encore plus. Alors on n’en parle pas trop. Votre texte ici me fait beaucoup de bien, merci encore.

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